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« Je ne peux pas respirer » - Non Fides - Base de données anarchistes
Non Fides - Base de données anarchistes

« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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« Je ne peux pas respirer »

dimanche 7 juin 2020

« Nous ne nous présentons pas alors au monde en doctrinaires armés d’un nouveau principe : voici la vérité, agenouille-toi ! Nous développons pour le monde des principes nouveaux que nous tirons des principes mêmes du monde. Nous ne lui disons pas : « renonce à tes luttes, ce sont des enfantillages ; c’est à nous de te faire entendre la vraie devise du combat ». Tout ce que nous faisons, c’est montrer au monde pourquoi il lutte en réalité, et la conscience est une chose qu’il doit faire sienne, même contre son gré. »

Marx, lettre à Ruge, septembre 1843.

Dans le numéro 10 de la revue Internationale situationniste, Guy Debord écrivait, à propos de la révolte de Watts de 1965 : « Qui donc a pris la défense des insurgés de Los Angeles, dans les termes qu’ils méritent ? Nous allons le faire. Laissons les économistes pleurer sur les 27 millions de dollars perdus, les urbanistes sur un de leurs plus beaux supermarkets parti en fumée et [le cardinal] McIntyre sur son shérif adjoint abattu ; laissons les sociologues se lamenter sur l’absurdité et l’ivresse dans cette révolte. » Et plus avant, Debord continuait : « Les “excès” de Los Angeles ne sont pas plus une erreur politique des Noirs que la résistance armée du POUM [1] à Barcelone, en mai 1937, n’a été une trahison de la guerre antifranquiste. » La révolte de Watts de 1965 fut un cri contre la société du spectacle et de la marchandise, une protestation contre la vie inhumaine. Les autorités de Californie le comprirent parfaitement en décrétant « l’état d’insurrection ». Au-delà des pillages, les Noirs posaient le problème de la vie à la sombre époque du totalitarisme technologique.

Aujourd’hui, ce même totalitarisme s’est fait plus insidieux, plus absolu, au nord comme au sud de la planète. Cependant, tandis qu’une grande partie de l’humanité sommeille encore, terrorisée par l’épouvantail du coronavirus, surgissent d’encourageantes nouvelles venues d’un lieu très inattendu. À presque dix jours du cruel assassinat de George Floyd à Minneapolis, dans le nord du pays, les rues de 140 villes des États-Unis sont prises d’assaut par des multitudes enflammées où se mêlent des gens de toutes couleurs, des Noirs bien sûr, mais aussi des Blancs, des Asiatiques, des Latinos, des émigrants illégaux, jeunes et moins jeunes, des militants expérimentés et des gens ordinaires.

Ce ne sont que des anarchistes, des perdants, des aigris, expectore, depuis le bunker où il s’est prudemment réfugié, le locataire de la Maison-Blanche. Et que demandent ces dits « anarchistes » ? La justice, en premier lieu. Le cri qui parcourt le pays tout entier – « je ne peux plus respirer – pose parfaitement les problèmes de la vie auxquels est confrontée notre malheureuse société. Tout comme à Watts, en 1965.

Qu’adviendra-t-il ? Un futur moins sombre ? Il est difficile de le dire. Nous n’en sommes qu’au début. Déjà se voit défaite, cela dit, la fausse prophétie des scribouillards qui attribuent au coronavirus le douteux mérite d’inaugurer une nouvelle ère de la domestication sociale. Et de même, last but not least, cette magnifique rébellion a pour mérite de remettre à leur juste place, les poubelles de l’histoire, les philosophes politiquement corrects qui, confondant les gouvernements et les peuples, nous assurent que le Nord serait intrinsèquement raciste, impérialiste et oppresseur tandis que le Sud serait, par nature, « décolonial », épistémologiquement alternatif, interculturel, etc.

Depuis la ville monstre, honneur aux nouveaux et aux anciens rebelles des États-Unis !

Claudio Albertani,
Ciudad de México, 3 juin 2020
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[Repris d’A Contretemps.]


[1Et des anarchistes, ajouterons-nous…