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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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De certaines alliances (et introduction)

Kordian / Giuseppe Ciancabilla (1899)

mardi 9 juin 2015

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Il fosco fin d’un secolo morente, la terne fin d’un siècle qui se meurt. L’Italie des dernières années du XIXè siècle est caractérisée par une politique gouvernementale férocement réactionnaire, qui fait face à de nombreuses révoltes dictées par l’extrême pauvreté d’une large partie de la population. Au début de 1898, le prix du pain augmente de façon soudaine, provocant dans tout le pays des émeutes qui dureront de janvier à juillet. La réponse de l’État est l’envoi de l’armée, qui tire à plusieurs reprises sur les foules, provoquant des dizaines de morts. L’acme de cette répression est atteint à Milan, début mai, quand le général Bava Beccaris fait tirer contre les manifestants à coup de canon : il y a des centaines de morts et un millier de blessés.

Dans ce contexte pré-insurrectionnel, les anarchistes cherchent des façons de donner un débouché révolutionnaire à cette crise. La proposition que certains compagnons porteront, dont Errico Malatesta, est celle de l’alliance avec les partis de d’extrême gauche (républicains, radicaux et socialistes), afin d’œuvrer au renversement insurrectionnel de la monarchie de la maison de Savoie. Ainsi, en 1899, depuis son exil londonien, Malatesta publie un « Appel à tous les hommes de progrès contre la monarchie », dans lequel il propose une large alliance révolutionnaire. A son avis, les différences qui séparent les anarchistes de ces « autres partis » ne sont pas assez grandes pour empêcher « que tous se réunissent dans un but déterminé, alors qu’existe vraiment un intérêt commun à tous » [1].

L’antiorganisateur Ciancabilla se jette encore une fois contre le Malatesta porteur – puis constructeur – du « parti anarchiste ». Tout comme Malatesta, Ciancabilla maintenait comme urgent le renversement de la monarchie. Cependant, Ciancabilla pose de façon plus claire la question de la suite d’un mouvement insurrectionnel. Malatesta justifie explicitement sa proposition d’alliance avec les autres partis « radicaux » avec la volonté d’atteindre la force des grands nombres et d’obtenir un résultat partiel. Ciancabilla, au contraire, reconnaît clairement le danger lié à tout choix de « front unis », des compromis sur les idées, d’un retour de la politique. Il pressent très clairement qu’un soulèvement mené par une telle coalition se soldera, si victorieux, par l’instauration d’un nouveau pouvoir, et rejette donc des moyens qui sont en contradiction nette avec les fins. Épris d’une idée intransigeante de liberté, Ciancabilla repousse farouchement « certaines alliances » et cherche les moyens et la force nécessaire pour une rupture avec ce monde ailleurs que sur la scène de la politique – même « extrême ».

Au passage, pour que ce débat d’idée ne fasse pas oublier les faits, souvenons-nous que les propositions de larges alliances n’aboutiront à rien. Socialistes, radicaux et républicains continueront à mener leur politique parlementaire, définitivement entérinée par leur relatif succès aux élections de 1900. Au contraire il y en aura qui, sans attendre les masses, leurs représentants et leurs organisateurs, armeront leur haine de la tyrannie et vengeront les morts de Milan, à Monza, le 29 juillet 1900.

Mais pourquoi relire aujourd’hui ce petit texte ?
Dans cette époque à nous, la démocratie et les droits de l’homme – le joug de la délégation et l’illusion du meilleur des mondes - sont la normalité, c’est à dire l’unique pensée possible.
Malheureusement, aujourd’hui encore, trop d’anarchistes cherchent, eux aussi, la force à travers de « larges alliances », payées au prix fort de fermer les yeux sur de nombreux compromis. Trop de compagnons cherchent une caution à leurs agissements dans la légitimité populaire, c’est-à-dire dans l’esprit même de la démocratie. Ils cherchent à se rassurer avec un quelconque consensus populaire, en oubliant que le désir propre à chaque révolté de mettre à bas ce monde suffit à lui-même. Ils ergotent sur une différence entre légitimité et légalité, comme si c’était là la clef de ce rêve inouï qu’est la liberté pour tous. Des compagnons justifient la passion destructive/créative de l’anarchie, qui ne peut être qu’individuelle, avec la vide chimère du « peuple », le grand nombre. De ce fait, afin de « parler avec les gens », « être du coté du peuple », trop d’anarchistes troquent leur soif de liberté avec un stérile réalisme et le plus bas des conformismes. Ils suivent, encore, les vieilles sirènes des alliances (« tactiques », bien sûr !) et de la politique (« populaire », bien entendu !).

D’où l’actualité pressante d’une réflexion qui pourrait bénéficier des analyses de Ciancabilla. Dans ses textes on peut en effet trouver des suggestions qui vont dans le sens d’un anarchisme antiorganisateur et strictement antipolitique.
Un anarchisme qui ne tomberait pas dans le marais de l’activisme social et, en même temps, refuserait de se poser lui-même comme un nouveau parti, un nouveau sigle qui servirait de justification identitaire aux compagnons. Parce que la détermination nécessaire à concrétiser notre haine de ce monde ne peut nous arriver ni des masses, ni d’une élite guerrière. Comme la liberté, elle ne peut appartenir qu’à chaque individu par lui-même.

Sa conviction antipolitique poussait Ciancabilla, disait-on plus tôt, à vouloir chercher les moyens d’une rupture avec ce monde ailleurs que sur la scène de la politique.
Mais où ? Cette question difficile demeure la notre, encore aujourd’hui. La réponse à un tel problème ne saurait être complète, mais on peut en esquisser quelques lignes : dans la cohérence avec ses idées, dans l’autonomie individuelle, dans une organisation par « petits groupes » (par affinités, dirait-on aujourd’hui).
Dans des moyens qui portent déjà en leur sein des embryons d’un monde nouveau.


De certaines alliances

Nous souhaitons enfoncer le clou sur la possibilité d’une alliance révolutionnaire des anarchistes avec des partis proches parce qu’il nous semble qu’elle vaut la peine d’être discutée, et parce qu’il nous semble que certaines illusions gardées par beaucoup de nos compagnons à ce sujet sont plutôt nuisibles et porteuses d’erreurs de tactique, de compromis et de diminutions de notre idéal qui, bien que transitoires, restent fatales.

Nous savons déjà par anticipation que certains parmi eux nous traiteront d’intransigeants, de doctrinaires, peut-être de lâches, etc. Mais nous garderons notre sang froid pour faire l’analyse calme et sereine de l’état de morbidité dangereuse de ces compagnons qui depuis dix-huit mois prêchent la révolution antimonarchique, au nom de l’anarchie, et s’étonnent maintenant que la masse lâche et les compagnons inconscients ne se soient pas encore tous rangés sous leurs ordres pour effectuer la toute dernière croisade du républicanisme anarchiste.

Quoi qu’il en soit, nous affirmons qu’« une alliance révolutionnaire avec des partis proches pour abattre la monarchie » est, tant du point de vue théorique que pratique, absolument impossible.

C’est impossible du point de vue théorique, pour la simple et bonne raison que nous ne pouvons pas avancer en compagnie de quelqu’un qui proclame à toutes les sauces que son action révolutionnaire s’arrêtera une fois la monarchie abattue : nous ne pouvons pas faire ainsi, car si nous apportons un concept d’idées plus avancées, notre voix fera un sacré couac dans le cœur de nos alliés, et la masse plus ou moins bien disposée à se soulever finira par ne plus rien comprendre, et, dans l’indécision, attendra peut-être que les seigneurs révolutionnaires se mettent d’accord une fois pour toutes et continuera pendant ce temps à traîner le char de l’oppression. Sinon, juste pour ne pas détonner, il faudrait que les anarchistes se taisent pendant que d’autres proclament vouloir la république ; et dans ce cas, une telle retenue nous paraîtrait une abdication, un renoncement pur et simple à nos idéaux.

L’alliance est impossible du point de vue pratique si, comme il est logique de le présumer, nous voulons y rester ce que nous sommes, c’est-à-dire des anarchistes. En effet, elle sera alors pratiquement impossible pour le simple fait… qu’elle ne sera pas acceptée.

Étant anarchistes, et descendant à l’occasion dans la rue pour faire la révolution, sans aucun but déterminé de république ou éventuellement de socialisme autoritaire, mais pour nous rapprocher autant que possible de la réalisation de notre idéal et, par conséquent, pour entraver par tous les moyens l’instauration et la consolidation d’un nouveau gouvernement, qu’il soit républicain, libéral ou même socialiste, il est clair que les seigneurs républicains avec leurs amis socialistes ne voudront absolument pas s’allier avec nous aujourd’hui pour devoir ensuite nous fusiller demain. Connaissant, par nos propres déclarations explicites, nos intentions peu conciliantes, ils préféreront avoir à notre égard les mains libres, et être exempts de tout engagement envers nous, pour ne pas devoir être taxés d’ingratitude et de déloyauté demain, quand ils devront expérimenter contre nous leurs premières caresses de gouvernants… républicains.

Les républicains et les socialistes sont logiques : ils tiennent, pour des raisons plus ou moins honnêtes, mais peu importe, à leur république et à leur socialisme d’État. Donc logiquement, par instinct de conservation, ils voudront se défendre de nous qui sommes leurs ennemis les plus directs, les plus implacables et les plus acharnés.

Ces brèves considérations, à peine entamées, mais qui, dans leur clarté, peuvent être plus amplement développées par tous nos compagnons, nous font retenir que c’est une illusion nuisible que celle qui entend dévier notre mouvement anarchiste vers une hypothétique alliance révolutionnaire avec des partis proches (républicains et socialistes) pour abattre la monarchie.

Sans compter que les intentions révolutionnaires de ces partis à peine esquissées s’évanouissent complètement, et chaque jour qui passe en Italie nous les voyons s’embourber toujours plus, jusqu’aux yeux, dans la boue des manèges électoraux et parlementaires, et certes éduquer le peuple à la révolution… mais à une révolution pour plaisanter, accomplie par le vote pour leur candidat lors des prochaines élections générales.

Mais alors, se demandera-t-on naïvement, devons-nous être inertes, et rester à la fenêtre pour assister les bras croisés au désordre qui doit tôt ou tard arriver entre gouvernement et peuple, sans y participer ?

Et qui a dit cela, chers compagnons ? Nous conseillons tout autre chose ! Nous voulons non seulement participer, mais promouvoir, initier, préparer un mouvement révolutionnaire fécond dans lequel, libres de tout engagement, sûrs dans notre initiative directe, forts de nous sentir à notre aise, et non pas liés par des compromissions mêmes transitoires mais toujours équivoques, nous pourrons parler au peuple à notre manière, et le décider à agir pour conquérir cet idéal pour lequel nous nous battons, confiants dans le fait qu’il nous comprenne une fois pour toutes, et qu’il nous aide au moins – si nous ne rejoignons pas entièrement cet idéal – à nous en approcher autant que possible.

Mais pour cela, il faut justement faire comprendre au peuple que nous sommes et restons nous-mêmes, c’est-à-dire des anarchistes, et que nous combattons pour l’anarchie. Et au lieu de lui faire savoir que nous serions disposés à nous allier aujourd’hui avec ses maîtres de demain, c’est-à-dire avec les socialistes autoritaires et les républicains, nous devons lui dire au contraire qu’il est vain de s’insurger, de donner son sang et de jouer le jeu de ceux qui veulent conquérir le pouvoir et imposer de nouvelles chaînes, même dorées, mais toujours des chaînes. Nous devons lui dire qu’il doit s’insurger une bonne fois pour toutes, et nous devons l’aider dans l’œuvre féconde de la vraie préparation révolutionnaire morale et matérielle ; nous devons le persuader de risquer sa propre vie, non pas pour souffrir encore demain et être encore esclave, mais pour conquérir son réel bien-être, c’est-à-dire en envoyant en l’air, en plus de la monarchie, toutes les formes plus hypocritement séduisantes de république ou de socialisme d’État, et en voulant fermement la réalisation de l’anarchie, c’est-à-dire de la vraie et seule liberté intégrale.

Voilà ce que nous devons dire au peuple, et ce que nous devons faire, pour notre propre compte, si nous voulons être cohérents avec notre idéal, si nous ne voulons pas nous laisser entraîner par de morbides dispositions d’âme qui n’ont rien à voir avec l’anarchie.

Kordian (Giuseppe Ciancabilla).
L’Aurora, an I, n°8, 18 novembre 1899.

[Traduit de l’italien et introduit dans Des Ruines n°1, revue anarchiste apériodique, décembre 2014.]


[1L. Fabbri, « Malatesta, l’uomo e il pensiero », Ed. Anarchismo, Catania, 1979, p. 87 ; nous traduisons.